Réflexions sur la mémoire – individuelle et collective – à travers deux cas traités par le même neuropsychiatre et traumatisés par la deuxième guerre mondiale.

« Pour ramener le sujet humain au centre du débat – le sujet humain affligé, souffrant, luttant – il faut approfondir le dossier médical jusqu’à en faire une histoire ou un conte… »

Oliver Sacks, « L’Homme Qui Prenait Sa Femme Pour Un Chapeau »

« … Mais si c’est nous qui écrivons l’histoire de cette époque de sang et de larmes – et je suis fermement convaincu que ce sera le cas – qui va nous croire? Personne ne voudra nous croire, parce que notre débâcle est la débâcle du monde civilisé tout entier… »

Alexander Donat, « The Holocaust Kingdom »

La Mémoire du Détail parle de la mémoire – individuelle et collective – et du fonctionnement du cerveau. A travers deux cas concrets d’amnésie et des efforts d’un neuropsychologue pour les aider, la pièce s’interroge sur la nature même de notre mémoire et, à travers la menace représentée par un quatrième personnage mystérieux et inquiétant, sur notre capacité à ignorer volontairement l’humanité des autres. Elle est située en 1970 mais aujourd’hui nous avons malheureusement de nombreuses occasions de nous rendre compte
que ces thèmes n’ont rien perdu de leur actualité. Il n’y a pas que ceux qui considèrent les chambres à gaz comme « un détail dans l’histoire des camps », mais aussi des partis au pouvoir qui préfèrent donner de l’argent aux riches plutôt que de venir en aide aux pauvres, des hommes qui massacrent des populations civiles, d’autres qui approuvent la torture et la barbarie – et nous tous qui préférons ne pas regarder tout cela en face…

Synopsis:

Dans les années 1990, le docteur Emma Bergman écrit un livre de vulgarisation sur le fonctionnement du cerveau en s’appuyant sur son
expérience à la tête d’un institut de neurologie. Nous la voyons en 1970 avec deux des cas qui ont inspiré ce livre. Fernand, qui a été un acteur de petits rôles au théâtre à Paris pendant l’occupation, a perdu la mémoire immédiate : il ne se rappelle pas de ce qui vient de se passer il y a quelques minutes. Il se souvient de son passé mais seulement jusqu’à 1944. On lui dit qu’il a été marié et qu’il a vécu à La Baule après la guerre mais il n’en a aucun souvenir. Il ne sait même pas que la guerre est finie. Pour pallier à ses trous de mémoire il fait souvent des suppositions qui peuvent s’avérer erronées et qui peuvent donner lieu à des malentendus parfois loufoques – ce qui est le cas lorsque Gassman, un homme à la recherche d’une autre malade, Anne, débarque dans la pièce et le prend pour le médecin. Anne est une femme d’une trentaine d’années qui, elle, n’a plus de souvenir de son passé à part quelques images qui évoquent un camp de concentration. Emma, dont une partie de la famille a disparu dans l’Holocauste, s’attache à Anne et veut la sauver de Gassman, qui prétend être son mari et veut la faire sortir de l’institut pour la ramener chez lui. Anne dit avoir peur de cet homme mais semble presque se complaire dans un rapport pervers et malsain avec lui. L’antipathie que ressent Emma pour Gassman se confirme lorsqu’elle découvre qu’il est négationniste: il nie l’existence même de la Shoah.

Extrait:

EMMA                            Quel camp?

FERNAND                     Quoi?

EMMA                            Dans quel camp ils vont vous emmener?

Le téléphone sonne.

EMMA                            Qui vous a emmené – c’étaient les Allemands ?

Emma répond.

EMMA                            Oui? … Mais non, je suis en plein – … Mais pour qui il se prend? … Je m’en fous, dites-lui d’attendre.

Emma raccroche, se tient bien droit sur sa chaise, puis fait un mouvement brusque en avant, les bras tendus pour toucher les deux coins les plus éloignés de son bureau avec ses index. Puis, avec de petits gestes impulsifs, son visage secoué par une série de tics incontrôlables, elle arrange les objets sur son bureau en deux groupes symétriques. Fernand regarde sans comprendre.

EMMA                            Je t’emmerde, connard!

FERNAND                     Pardon?

EMMA                            (redevenue normale) C’est moi qui vous demande pardon, Monsieur Martin. J’aurais dû vous prévenir – ça ne m’arrive pas d’habitude en consultation, mais si on m’interrompt comme ça… j’ai des crises de tics. J’ai ça depuis mon enfance – c’est d’ailleurs ce qui est à l’origine de mon intérêt pour la neurologie. Ça s’appelle le syndrome de Tourette. En fait c’est plus courant qu’on ne le pense…

FERNAND                     Quoi?

EMMA                            Le syndrome de Tourette. Mes tics.

FERNAND                     Quels tics?

EMMA                            Je ressens une impulsion irrésistible qui me pousse à tendre les bras pour toucher des choses. Ou à tout diviser en groupes de deux ou de trois. Ou encore il y a des expressions qui se nichent dans mon cerveau et qui sortent tout d’un coup malgré moi. Ou alors parfois je deviens carrément folle furieuse: une toute petite chose peut déclencher un accès de rage incontrôlable, je me mets à crier et à détruire tout ce qui me tombe sous la main… Mais seulement quand je suis seule.

FERNAND                     Vous devriez voir un médecin.

EMMA                            Oh, je l’ai à peu près maîtrisé maintenant. Ça n’a pas d’incidence sur mon travail.

FERNAND                     Content de l’entendre. Qu’est-ce que vous faites comme travail?

EMMA                            Je suis neuropsychologue.

FERNAND                     Ah bon? Eh bien, sans doute qu’il en faut. Et ça ne dérange personne que vous battiez la breloque?

EMMA                            Non, ils ont l’habitude. J’ai appris à vivre avec. Il y a quelque temps on m’a donné un médicament, qui a tout arrêté, les tics et tout. Mais ça m’a complètement déboussolée. Je ne me sentais plus moi-même, j’étais devenue… ordinaire. Ca ne m’a pas plu, j’ai arrêté d’en prendre. Alors il ne faut pas m’en vouloir pour les tics et d’éventuelles bizarreries de conduite… croyez-moi, je suis beaucoup plus drôle comme ça. Mais revenons à nos moutons: vous voulez bien regarder la photo sur la couverture de ce magazine, s’il vous plaît?

FERNAND                     Qu’est-ce que c’est que ça?

EMMA                            Regardez-la bien un instant. Puis un peu plus tard je vous poserai quelques questions. C’est une photo d’Armstrong qui marche sur la lune.

FERNAND                     Armstrong qui fait quoi?

EMMA                            Qui marche sur la lune.

FERNAND                     Louis Armstrong?

EMMA                            Euh, non. Neil. L’année dernière. L’homme qui a marché sur la lune.

FERNAND                     D’accord, j’ai compris, c’est une blague. C’est Palmero qui a monté tout ça. Sacré Palmero, va. Et Mauricette, elle est dans le coup aussi? Toute la troupe, je parie. J’ai dû prendre un coup dans le nez et ils ont monté tout ce numéro pour me faire marcher, me faire croire que j’étais dans une maison de fous. Ah, il fallait y penser quand même! Le pire, c’est que tout est crédible avec cette foutue guerre. Bon, ben, ça y est maintenant, j’ai compris. Où ils sont?

EMMA                            Dans quel camp ils devaient vous emmener?

FERNAND                     J’ai failli marcher, remarquez. Je croyais vraiment que je perdais la boule. Ah, c’est un sacré loustic, ce Palmero! Où il est?

EMMA                            Je ne connais pas de Palmero. Nous sommes en 1970. La guerre est finie.

Pause

FERNAND                     La guerre est finie? Ah bon? Qui a gagné?