Le point de départ est bien connu.

En janvier 1993 Jean-Claude Romand a assassiné femme, enfants et parents après avoir menti pendant dix-huit ans en prétendant travailler à l’Organisation Mondiale de la Santé.

Ce fait divers a déjà inspiré un livre et deux films. Tant mieux. Ca me libère des faits réels.

J’ai imaginé quatre personnages. Je les ai guettés, traqués, poussés dans leurs retranchements. Ils vivent comme nous dans cette société de consommation et en subissent les pressions. Leurs rêves et leurs aspirations en sont affectés. Mais ça ne détermine pas tout. Chacun résiste comme il peut, à sa façon, différemment des autres.

Il leur reste une part de mystère : des abîmes qui s’ouvrent mais ne livrent pas tous leurs secrets. J’ai surtout cherché ce qui résonnait en moi, en nous tous. Car, même si la personnalité de cet homme malade est un cas extrême, il me semble que ce qui nous interpelle en lui n’est pas son étrangeté mais au contraire ce qu’il a en commun avec nous. On a le sentiment que ça pourrait être nous. Ce fait divers est devenu un mythe moderne. Je m’en suis emparé en tant que tel pour l’éclairer à ma façon. Il y a une part de moi en chacun des personnages. Et sans doute une part d’eux en chacun d’entre vous.

 

Extrait

JEAN                   Ce n’est pas ce que tu crois.

MARC                 Quoi ?

JEAN                   Comment ?

MARC                 Qu’est-ce qui n’est pas ce que je crois ?

JEAN                   Il est très bien, ce fusil.

MARC                 Pourquoi tu me parles de ça ?

JEAN                   Il est bon, ton café ?

MARC                 Non. Tu ne veux pas me faire du vrai ?

JEAN                   Toi, c’était les pavés ou les interstices ?

MARC                 Comment ?

JEAN                   Quand tu étais petit. C’est un des premiers grands choix qu’on fait dans la vie. Est-ce qu’on doit toujours garder son pied à l’intérieur des pavés ? Ou est-ce qu’on s’approprie le droit de marcher sur les interstices ? Moi, je restais toujours sur les pavés. Encore maintenant d’ailleurs. J’avais une peur bleue des interstices. C’est bête, hein ?

MARC                 Très.

JEAN                   Toi non, bien sûr. Tu as toujours été plus courageux que moi. Mais moi, j’étais persuadé, je suis encore aujourd’hui quelque part au fond de moi persuadé, que si on marche sur un interstice on passe à travers, on est aspiré par le vide, happé par le néant, et on tombe, on tombe à jamais, une chute sans fin dans un abîme sans fond.

Pause

MARC                 Tu vas bien ?

JEAN                   Oui. Finalement je me sens bien. C’est comme une délivrance. Je suis en chute libre mais j’ai surtout un sentiment de liberté. Ca fait si longtemps que je porte ce poids et là brusquement je suis en apesanteur.

MARC                 Quel poids ?

JEAN                   Le poids du mensonge.

MARC                 Je ne comprends rien à ce que tu me racontes.